Le printemps des indiens

Kevin Papatie est un Anishnabe (algonquin) qui vit dans la communauté de Kitcisakik, en Abitibi, à une heure au sud de Val d’Or.

Il a 34 ans et est cinéaste. Il a réalisé à ce jour quatre courts-métrages très remarqués, affirmant d’emblée une écriture singulière. Il travaille actuellement sur l’écriture d’un long-métrage financé par Téléfilm. On assiste peut-être ici à l’émergence d’un jeune cinéma autochtone contemporain, une sorte de printemps cinématographique des Premières Nations au Québec.


Q: Comment devient-on cinéaste quand on vit dans une communauté autochtone isolée, sans eau ni électricité ?

R: D’abord, il y a un cheminement personnel. Je me suis beaucoup intéressé à la spiritualité. J’ai fait plusieurs détours, notamment par le bouddhisme, pour revenir finalement à ma culture et à la spiritualité amérindienne. Et puis, j’aime la poésie et le cinéma.

Ensuite, il y a l’opportunité. Nous autres, Premières Nations, nous sommes souvent filmés. On voit beaucoup de caméras dans les communautés. Mais ce n’est jamais nous qui filmons, hormis quelques cas très rares tels que la pionnière Alanis Obomsawin ou encore la jeune cinéaste mohawq comme Tracey Deer . Quand le Wapikoni mobile* s’est installé, il y a six ans dans le village, j’ai vite compris que l’occasion s’offrait enfin de pouvoir dire  ce que nous pensions du monde sans être à la merci des médias qui donnent une image bien déformée de ce que nous sommes.

J’ai d’abord réalisé un film d’ordre expérimental : «Wabak» dans lequel je mets en scène mon fils. Je voulais parler du bien et du mal et comment notre culture est marquée par cette dualité. Chez nous, on oscille toujours entre les pulsions de vie et de mort. L’année suivante, avec «L’Amendement», ma démarche était plus historique et politique. J’ai filmé en plans fixes quatre générations qui témoignent de la perte de la langue. Alors que l’aîné ne parle que l’algonquin, la dernière génération ne parle que le français. Un fossé immense s’est creusé entre grands-parents et petits-enfants qui ne peuvent plus communiquer.  On s’aperçoit vite à quel point l’exil forcé dans les pensionnats catholiques nous a dévastés. Ce film a été programmé en première partie de «L’âge des ténèbres» de Denys Arcand et a été vu par  au moins 200,000 spectateurs alors que  nous ne sommes que 350 chez nous!

Le film suivant, «Entre l’arbre et l’écorce», est une métaphore poétique sur la difficulté de vivre quand  on est pris entre deux cultures, la nôtre et celle des Blancs. Ce film a fait partie des films diffusés sur les vols internationaux d’Air Canada. Plus tard, j’ai eu la chance d’être invité via le Wapikoni mobile*au Chiapas (Mexique), chez les Zapatistes. Leur organisation politique et le contrôle qu’ils exercent sur leur image m’ont beaucoup impressionné. Nous sommes encore loin de ça au Québec mais leur détermination m’a vraiment marqué. Ça a vraiment déclenché le besoin urgent de dire qui nous sommes vraiment. J’en ai  fait d’ailleurs le titre de mon dernier film.

Q :Et maintenant?

R :Maintenant, je continue de filmer. Ça me rend libre. J’ai une petite caméra, une PD 170 et je continue de chercher. Et puis, j’ai un projet de long-métrage. C’est l’histoire de deux frères Nibi (l’eau) et Kigos (le poisson). Pendant que leur territoire ancestral est saccagé (on y coupe en ce moment même des pins vieux  de 400 ans!), l’un des frères choisit la lutte au sein de sa communauté tandis que l’autre s’en va vivre en ville. Ce thème de la déchirure est récurrent et va nous obséder encore pour longtemps!

Q : En quelle langue allez-vous le tourner?

R :En anishnabe, que je possède bien, ce qui n’est pas le cas pour la majorité de ma génération.

Dans mes films, je chuchote ma langue et je crois qu’il y a là, dans ces mots et ces phrases énoncés, toute la beauté de mon peuple. Le chuchotement est aussi une manière de dire que nous commençons à peine à oser prendre la parole…

Mathieu Vachon, diplômé de l’INIS en 2002 et cinéaste oeuvrant en publicité, a accompagné Kevin Papatie pour le développement d’un studio permanent «Wapikoni» à Kitcisakik…


Q :Comment passe-t-on de la publicité au cinéma autochtone?

R :Je n’étais plus heureux dans le milieu publicitaire. J’avais choisi le cinéma pour «dire le monde» et je me sentais en réalité  de plus en plus loin de ce premier désir.

Quand l’occasion s’est présentée de devenir formateur pour le Wapikoni mobile*, je ne savais strictement rien de ce qu’était la réalité autochtone. J’ai eu l’impression de me retrouver en Indonésie!

Tous nos codes, toutes nos conventions basculent. On peut avoir au début une impression de rudesse. Personnellement, j’en ai retiré plutôt une impression de véritable authenticité. Pendant deux ans, j’ai vécu dans le village comme eux et, bien entendu, mes rapports avec eux ont changé. Quand, par exemple, les autochtones te voient aller chercher le gaz pour écouter la partie de hockey -parce qu’il faut alimenter la génératrice- ils ne te regardent plus tout à fait de la même façon. Ils ont fini par me nommer «Vachon Anishnabe» ce qui veut dire «Vachon, l’Algonquin»! Toute cette expérience m’a ramené au cinéma.  En passant par «le bois», je suis revenu au désir de filmer le monde. J’en ai tiré un film : «Wapikoni, une escale à Kitcisakik».

Q. Dans ce film, la caméra est très fluide. Malgré les violences évoquées (noyade, viol…), le récit se déroule sans ruptures de ton…

Oui, parce que la vie continue et que je ne voulais surtout pas faire de sensationnalisme malgré la gravité des faits dont nous avons été témoins. Je considère les autochtones comme des survivants. Ils ont survécu à tout ce qu’ils ont subi…On imagine bien qu’ils ne peuvent pas en sortir totalement indemnes.

Ils ont, par ailleurs, un humour qu’on ne soupçonne pas et une capacité de résilience incroyable.

Q : Techniquement?

Pour créer ce sentiment de fluidité, nous avions choisi, avec Julien Fontaine, le directeur photo, de travailler en plans-séquence. Nous avions une caméra Panasonic P2 équipée d’objectifs fixes et d’un Pro35. Ce choix entraîne un type d’écriture bien particulier : en effet, il faut savoir, dans une séquence documentaire donnée, quand et pourquoi changer d’objectif!

*Le Wapikoni est un studio mobile itinérant qui circule dans quinze communautés autochtones du Québec, entre les nations anisnabe (algonquines), innues, huronnes-wendat, atikamekw,cris,mohawk et naskapis.

Près de 400 courts-métrages et clips musicaux y ont été réalisés, favorisant ainsi l’émergence de nouveaux cinéastes.

En musique, le rappeur Samian y a débuté sa carrière . Côté cinéma, il faut suivre de près Abraham Côté, Algonquin originaire de Kitigan-Zibi dans l’Outaouais, et Evelyne Papatie de Kitcisakik qui écrivent actuellement un long-métrage financé par Téléfilm. Quant à l’exceptionnelle Marie-Pier Ottawa (Meky), de Manawan, elle a présenté son travail en Amérique du Sud auprès de ses «frères et soeurs» créateurs des Premières Nations (Brésil, Chili et  Paraguay). Citons aussi Chanouk Newashish, caméraman et réalisateur très doué qui a recueilli pas moins de onze prix internationaux avec son film  «coureurs de nuit». Enfin mentionnons encore Jani Bellefleur de Natashquan dont le dernier film «Ne le dis pas» a été retenu dans la  sélection des RIDM (Rencontres Internationales du Documentaire) ainsi qu’aux RCVQ (Rendez-vous du cinéma québécois). Et il y en a beaucoup d’autres. Ces jeunes cinéastes maîtrisent maintenant très bien les outils cinématographiques ou encore, comme les talentueux Sacha Dubé et Claudie Ottawa, vont chercher les connaissances dont ils ont besoin, au sein même d’un programme mis sur pied par le CEPN (Commision en Education des Premières Nations) en collaboration avec l’UQAT (Université du Québec à Trois-rivières).

Le «printemps des indiens» s’en vient! Qu’on se le dise!

Article publié dans la revue QFQ, mars 2010

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