Le 3D à l’épaule

Le 3D en caméra à l’épaule, c’est possible !

Par Philippe Lavalette, CSC

publié dans le QFQ de Avril 20132.Alain-Baril et la Kopic_rig

Alain Baril et sa Kopic_rig» 3D

 

 

Quand Win Wenders fait une escale à Montréal où il prépare son prochain film, fidèle à son désir de rallier toutes les recherches associées au cinéma stéréoscopique,  il ne manque pas de se rendre  au 1207 rue St André dans un petit studio où réfléchissent deux passionnés du 3D : Philippe Baylaucq et Alain Baril.

 

D’où vous vient cette passion pour le cinéma stéréoscopique ?

PB : J’ai reçu une formation en sculpture et  naturellement le 3D est pour moi un retour aux sources. C’est ce désir qui m’a amené à réaliser ORA dont Alain a été le monteur. Et puis j’ai toujours cherché à défricher de nouvelles pistes. Ici, je cherche à découvrir et comprendre comment la profondeur virtuelle peut rehausser de façon significative l’émotion d’une histoire filmée… Je suis convaincu que le 3D va renouveler le langage cinématographique et que nous n’en sommes qu’au début !

AB : C’est en voyant le résultat de recherches médicales en cardiologie que j’ai vraiment eu un déclic. Les images tournées en 3D à l’intérieur du cœur humain sont époustouflantes et je ne comprenais pas que le cinéma ne se soit pas encore approprié ce nouveau médium. C’est fait en partie mais il y a encore beaucoup à inventer et avec Philippe, on réfléchit là-dessus.

 

Baylaucq et Baril reviennent de Los Angeles où le film ORA a été honoré par les bonzes de la 3D. ORA est un film qui innove pour avoir été tourné avec des caméras thermographiques infrarouges conçues à l’origine pour des applications militaires. Ces caméras captent – non pas la lumière – mais la chaleur. Le film, produit par René Chénier à l’ONF, a d’ailleurs été tourné dans un petit studio du Vermont puisque les caméras utilisées qui sont  sous haute surveillance, ne pouvaient sortir du territoire américain.

Quelle est l’origine du projet ?

PB : Pendant ma résidence de deux ans à l’O.N.F., je voulais faire un film sur la relation entre la couleur, le corps humain et le mouvement. L’idée d’utiliser une chorégraphie est venue de là et j’ai choisi de retravailler avec José Navas avec qui j’avais déjà tourné LODELA* en 1995. Puis j’ai voulu travailler en stéréoscopie mais en essayant d’explorer de nouveaux territoires, d’où l’utilisation de caméras thermographiques. Il faut savoir que chaque humain, comme chaque danseur, a sa propre personnalité thermique. C’est un motif qui lui est propre et nous avons capté ces différences. Par exemple, la rétention de la chaleur dans le corps des femmes n’est pas la même que dans le corps des hommes. Lorsque les femmes ont froid, le sang va plus rapidement vers le ventre, là où elles enfantent, ce qui fait que leurs mains et leurs pieds deviennent plus froids et donc, à l’image, sont plus foncés !

  • (LODELA peut être visionné sur le Web à onf.ca)

AB : Outre la dimension thermographique qui est fascinante, c’est aussi un film typiquement 5D c’est-à-dire accessible aussi bien en 2D qu’en 3D ! Et pour le monteur, il y a toujours une sorte de compromis à faire car la vitesse de lecture d’un plan n’est pas la même en vision stéréoscopique. Je dois trouver la durée exacte d’un plan, c’est l’essence même de mon métier. La coupe, en 3D, est très délicate ! Où couper  dans un espace virtuel ? Dans ORA, je crois que la chorégraphie «thermographiée» a permis d’équilibrer la lecture de ces deux visions : 2D et 3D.

 

Philippe Baylaucq et Alain Baril, forts de leur association féconde avec ORA, travaillent maintenant sur un projet documentaire baptisé SYLVA. Il s’agit pour eux de mettre au point de nouvelles techniques et surtout de nouveaux outils. Le petit studio de la rue Saint André ressemble à une cellule de création tel qu’en a connu le cinéma dans son histoire… L’esprit de Méliès et de Mac Laren n’est pas loin dans l’antre des ‘3Déastes’…  

 

Quel est ce nouveau film en devenir ?

PB : Il s’agit de filmer l’œuvre d’un sculpteur, Philip Beesley, qui travaille à l’intersection de l’architecture et des domaines numériques de l’intelligence artificielle. Ça donne de très délicates structures qui évoquent l’idée de forêts sensibles qui bougent, sentent et pensent au contact du visiteur. Son travail, appelé «terre hylozoïque», est tout simplement fabuleux et il n’y a guère que le 3D qui peut lui rendre justice.

AB : … Et pour rester très souple, car la prise de vues en 3D est lourde, nous avons rassemblé différentes technologies pour fabriquer une caméra qui se tient à l’épaule. On pourrait  dire une caméra de type «slumdog millionnaire», et que j’ai appelé «KOPIC_RIG» ! La capture numérique est assurée par deux caméras de surveillance 2K (IO industries) en RAW. Assemblées pour du 3D, elles permettent vraiment de filmer sur un mode documentaire. Nous avons d’ailleurs fait un démo avec la Kopic_rig et ça marche, je peux vous l’assurer.

 

PB : SYLVA nous oblige à inventer. Pas simplement pour la prise de vues mais aussi pour définir de nouveaux modèles de production. Comment financer un documentaire d’auteur en 3D ? Quel est le cahier des charges d’une démarche comme celle-là ? etc… Alain revient de Madrid où il a suivi une formation d’un logiciel très performant – Mistika – qui n’était pas encore accessible au moment du montage d’ORA mais qui le sera pour SYLVA.

AB : Mistika est un logiciel de haut niveau qui propose une alternative D.I. unique pour la télé ou pour le cinéma. En particulier pour la stéréoscopie 3D, c’est de loin l’outil de création le plus sophistiqué. Contrairement aux autres méthodes généralement répandues dans l’industrie (travailler en 2D un film 3D), avec Mistika, il est facile d’envisager une post-prod complètement 3D. Le gain de productivité est réel et sert bien le narratif.  Comme les autres grandes capitales, Montréal doit se doter de ce logiciel innovateur et le Studio Post Kopic s’y applique.

 

Philippe Baylaucq, filmographie 

Né à Kingston (Ontario) en 1958, Philippe Baylaucq étudie les Beaux Arts à Londres. Son  œuvre est dominée par une constante recherche formelle, un goût pour l’innovation technologique et un intérêt manifeste pour les différentes disciplines artistiques que sont l’architecture (Barcelone, Phyllis Lambert une biographie), la peinture (Mystère B., les couleurs du sang) et la danse (les choses dernières, Lodela et Ora). Il réalise aussi Hugo et le dragon, le magicien de Kaboul et le long métrage collectif dédié à la poésie québécoise : Un cri au bonheur).

 

Alain Baril, filmographie

De Love & Human Remains à PeeWee 3D, en passant par Dédé à travers les brumes et plusieurs autres films, Alain Baril s’est forgé une solide réputation de monteur  au cours des 25 dernières années. Son parcours est également marqué par la fondation du « célèbre » Bureau de Post  et par de nombreuses nominations.  Depuis quelques années, il expérimente la stéréoscopie avec et sans lunettes. Ses nombreuses formations européennes influencent sa démarche et lui permettent de développer une expertise unique, de plus en plus convoitée.

www.studiopost-kopic.com

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