L’internationale nomade (carnet de route)

 

 

Par Philippe Lavalette csc

publié dans le QuiFaitQuoi juillet 2013

le Wapikoni en tournage (Bolivie)

Le Wapikoni en tournage (Bolivie)

 

 Le cinéma autochtone qui est produit au Québec via le Wapikoni mobile continue sa lancée et essaime maintenant au niveau international. De la Nouvelle-Calédonie à la Finlande, en passant par le Panama et l’École des Gobelins à Paris, les jeunes cinéastes autochtones ont la bougeotte! Ils filment et prennent même la parole dans les arcanes du siège de  l’ONU à New-York.  

 

En 2014, le Wapikoni mobile fêtera son dixième anniversaire.

Dix années extrêmement prolifiques qui ont mis au monde une nébuleuse impressionnante de jeunes cinéastes autochtones.

Si l’on excepte l’œuvre d’Alanis O’bomsawin, la culture des Premières Nations n’aura jamais été autant mise en valeur sur les écrans. De Uashat (Côte Nord) à Wemotaci (Mauricie), ils sont ainsi plusieurs milliers à avoir saisi l’opportunité proposée par le studio ambulant. Ils ont réalisé 550 films et récolté plus de soixante prix à travers le monde. Un succès qui leur a donné des ailes planétaires pour présenter leurs films mais aussi pour en réaliser de nouveaux  et étendre ailleurs l’expertise exemplaire du Wapikoni.

Rencontre avec trois cinéastes autochtones devenus globe-trotteurs.

 

Un Innu chez les Kanaks

Quand Réal J Leblanc – originaire de Uashat- Maliotenam sur la Côte Nord – prend l’avion pour la première fois, il se  rend aux antipodes de sa communauté. Après une escale rapide à Tokyo, il atterrit en Nouvelle-Calédonie pour présenter ses films et entreprendre un documentaire avec Boaé, un jeune Kanak de la tribu Tiété Poindimié ! Il est alors accompagné d’un autre cinéaste autochtone du Québec, Kevin Papatie de Kitcisakik.

Le jeune Innu et le jeune Anishnabe ne savent pas grand chose des Kanaks et ces derniers sont tout aussi ignorants des réalités sociales de leurs invités. Ils partagent néanmoins beaucoup de points communs et cette rencontre, qui va durer deux semaines, les confortera chacun dans leur identité. Ils apprennent qu’ils ne sont pas seuls au monde et qu’il existe ailleurs sur la planète d’autres «Premières Nations». Ils communiquent en français et s’aperçoivent vite qu’ils vivent les mêmes exclusions. Mais Réal va aussi découvrir la mer bleue turquoise, la variété infinie des fleurs tropicales. Il va goûter avec fascination tous les fruits exotiques et sera reçu comme un frère. D’abord poète puis cinéaste, gageons que les futures productions de Réal seront marquées au sceau de ce voyage initiatique. Il en reviendra plus impliqué socialement quant aux enjeux territoriaux que vit sa communauté. Là-bas, avec le nickel,   les Kanaks subissent eux aussi les assauts des compagnies minières.

Réal Leblanc : «Les Kanaks vivent pieds nus. Il ne fait jamais froid, comme chez nous. La mer est partout! Nous étions trois réalisateurs pour un même film mais je crois que nous allons faire trois films différents. Personnellement, j’ai été frappé par la similitude de nos destins et c’est ce que je retiens de mon voyage. Ça, et l’incroyable variété de fruits et de légumes que j’ai mangés ! Ce voyage m’a transformé. J’ai hâte au prochain qui aura lieu avec les Kunas du Panama»

 

Voir «blocus 138» de Réal J Leblanc :

wapikoni.tv/medias/search/blocus_138

 

Une Anishnabe chez les Mapuche

7.Marie-Pier Ottawa 

Quand Marie-Pier Ottawa, Atikamekw de la communauté de Manawan, fait son premier voyage au Paraguay,  elle emporte son manteau d’hiver. Elle sait qu’il fait chaud là-bas, chez les indiens Guaranis, mais elle ne peut s’imaginer une telle chaleur. Ce sera sa première impression. Quelques années avant elle, Evelyne Papatie, cinéaste anihsnabe l’avait précédé au Mato Grosso (Brésil) pour y tourner un film intitulé «Des forêts du Xingu aux forêts de Kitcisakik». Son regard n’était pas celui d’une cinéaste ethnologue. Elle y a filmé un rituel funéraire avec des corps peints et couverts de plume mais tout ça lui semblait très proche. Elle s’est  senti chez elle et sera reçue comme un membre de la famille.

Pour Marie-Pier, c’est chez les indiens Mapuche du Chili qu’elle se considérera réellement «comme une sœur».

Marie-Pier Ottawa : J’ai vraiment senti que j’étais chez moi. J’ai rencontré des jeunes et ils étaient comme ma famille. L’un d’eux m’a dit : «nos grands-pères se sont vus dans le passé pendant qu’ils marchaient côte à côte». Ces voyages m’ont changée. Je suis beaucoup plus consciente de notre différence et, surtout, je ressens intensément l’urgence de sauver notre culture. J’ai rencontré tellement de gens qui m’ont encouragée…

Marie-Pier a été invitée à Marseille pour un stage professionnel dans lequel elle a tourné en super 8. Elle y a développé une bonne connaissance des procédés argentiques, dont le sténopé. Cette ouverture au monde a fait d’elle une cinéaste très active, particulièrement sensible au cinéma expérimental. Elle a d’ailleurs présenté son dernier film Micta (wapikoni.tv/medias/search/micta) coréalisé avec Élisa Moar, à la Mecque du court-métrage : le festival de Clermont-Ferrand. Marie-Pier Ottawa est aussi très intéressée par la musique (vidéoclips) sans négliger la nécessité de parler de son peuple. Son prochain film en témoigne: « La loi sur les Indiens 101».

 

Un Mi’gmaq de Gaspésie chez les Samis de Finlande

 

atelier de caméra chez les Samis (Finlande)

Atelier de caméra chez les Samis (Finlande)

Raymond Caplin a toujours aimé le dessin et quand le Wapikoni fait sa première escale en territoire mi’gmaq, à Listuguj (Restigouche) dans la Baie des chaleurs, il sera d’emblée très assidu aux ateliers. Il a alors la chance de croiser le cinéaste formateur Marco Luna, lui–même féru de cinéma d’animation, qui va l’initier aux joies de la tablette graphique. À la fin de l’escale, Raymond signera le film «Dans ton coeur » qui fera partie de la sélection du Festival «Présence autochtone» à Montréal et que l’on verra ensuite au Festival du Nouveau Cinéma (FNC) où il recevra un excellent accueil.

Raymond a alors à peine 22 ans. Son premier et unique film est remarqué par l’école des Gobelins (Paris) qui lui offre – tous frais payés – un séjour en classe d’été (Gobelins Summer school). Il troquera donc en juillet les rives gaspésiennes contre les trottoirs parisiens du treizième arrondissement. Sa curiosité naturelle devrait le mener jusqu’aux portes de la Cinémathèque de Paris car un voyage en déclenche toujours un autre.

Mais avant de découvrir Paris et ses éventuelles salles obscures, Ray a eu la chance de faire un voyage au pays de la vraie nuit : en Finlande, au mois de Janvier, quand le soleil peine à se lever. Invité dans le cadre d’un festival de cinéma autochtone, Ray découvre alors le peuple Sami qui lui semble vertigineusement proche. Même dureté du climat, mêmes luttes pour résister à l’assimilation et sauver langue et culture, même dédain historique de la part des métropoles politiques, même terrible ignorance des «blancs» à leur égard.

Avec Emilio Wawatie, cinéaste anishnabe,  il réalise un film au titre évocateur : «Chercher la lumière» ou «Finding the light» (wapikoni.tv/medias/search/finding the light).

Raymond Caplin : «À part les Etats-Unis, la Finlande a été mon premier vrai voyage et j’ai eu tout de suite une impression de fraîcheur et de propreté. En rencontrant les Samis, j’ai vraiment réalisé que nous n’étions pas seuls sur Terre. Que d’autres peuples avaient vécu – et vivent encore – les mêmes oppressions. Ils ont eu leurs pensionnats eux aussi ! Tout ça m’a ouvert l’esprit et je crois que mon séjour à l’école des Gobelins va marquer ma vie. Je vais aller voir le musée du Louvre. Mon prochain film ? Un autre film d’animation dont j’ai déjà écrit le  story board et qui traite des danses ancestrales. J’ai hâte à la prochaine escale du Wapi!»

 

L’internationale nomade est en route et les escales du Wapikoni ont maintenant lieu au Pérou (dans les communautés Quechua), en Bolivie (avec les indiens Aymaras), au Chili (avec les Mapuche), et, tout prochainement, au Panama (avec les indiens Kunas et Embaras).

À New-York, du haut de sa tribune, dans le cadre de l’instance permanente de l’ONU sur les questions autochtones et  devant plus de deux mille participants, le jeune Emilio Wawatie de Kitigan-Zibi  représentant le Wapikoni, affirme :

«Je suis un jeune réalisateur autochtone. Je milite pour la cause de mon peuple et j’invite mes pairs à travailler pour la préservation de nos cultures ». 

 

Remerciements : Laurence Baillargeon, Mylène Guay, Karine Gravel,  Zachary Jean-Pierre.

 

 

 

 

 

 

 

 

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