De qui se moque-t-on?

 

Un entretien avec Michel Coulombe, essayiste, critique et romancier. Publié dans le QFQ (septembre 2013)

Michel Coulombe scrute et analyse le cinéma québécois sous toutes ses coutures. À travers l’ouvrage savoureux qu’il termine actuellement (De qui se moque-t-on ?), il propose un regard particulièrement original sur le Québec contemporain en parcourant l’ensemble des comédies produites dans notre cinéma depuis les années quarante.

 

Comment vous est venue cette idée ?

J’ai volontiers un rapport sociologique avec le cinéma. Je donne régulièrement des conférences sur le cinéma québécois et j’aime bien fouiller et creuser les thèmes abordés selon les époques. La comédie, en particulier, permet de dire «de qui on peut se moquer» et je constate que le rire obéit à la pensée commune. Par exemple, on se moque régulièrement des hommes – on ne s’en prive pas – puisqu’ils occupent une position dominante. Dans le film «Nuit de noces» réalisé par Émile Gaudreault, un bout de dialogue en dit long sur notre époque, puisqu’une femme (Sonia Vachon) se propose de castrer un homme pris en défaut avec un ouvre-boîte rouillé. C’est drôle et tout le monde rit. Peut-on imaginer un dialogue équivalent qui serait dit par Rémy Girard : « Celle-là, je vais l’exciser avec un ouvre-boîte rouillé ! ». Non, bien entendu. Lynchage garanti.

La comédie suit l’air du temps et déroge assez peu de la rectitude politique. On ne parle à peu près jamais des Amérindiens, partie intégrante de notre Histoire. On parle peu des minorités. André Forcier l’énonce clairement par la bouche de Marc Messier lorsqu’il s’oppose à une arrestation dans «Une histoire inventée» : «Es-tu fou Gaston ? C’est une ethnie !»

En remontant le cours du temps, de qui se moque-t-on ? Et quels sont les films que vous retenez  à travers chacune des décennies ?

Il faudra attendre les années soixante pour devenir irrévérencieux. La Révolution tranquille avance tambour battant, la société québécoise se transforme à la vitesse grand V. Gilles Carle sera à sa façon le maître de la comédie. J’ai une affection particulière pour l’un de ses courts-métrages intitulé «Solange dans nos campagnes». Dans ce film, qui met en vedette Louise Marleau, il se moque du cinéma direct littéralement déifié par l’ONF et tourne en dérision ce qui est vénéré à ce moment-là : la sacro-sainte vérité du documentaire. Carle prend ses distances avec le discours dominant qui règne alors au sein des élites cinématographiques. Il rit et fait rire de ce qui domine, selon la loi qui prévaut depuis la nuit des temps : on se moque des puissants.

Dans les années soixante-dix, nous sommes dans notre phase nationaliste. Le film emblématique de cette époque est «J’ai mon voyage» réalisé par Denis Héroux. Il raconte l’histoire d’une famille qui traverse le Canada anglais en voiture. Le couple est interprété par Jean Lefebvre (un honnête acteur français dit «de boulevard») et par Dominique Michel. Les enfants sont joués par les petits Simard. Du coup, on rit à la fois des Français et des anglophones à une époque où le Québec se définit face aux «autres».

Il y a ensuite un creux de quelques années jusqu’à la sortie de «Cruising Bar» de Robert Ménard en 1989. C’est le retour triomphant de la comédie et un immense succès populaire auquel s’ajoute celui d’Elvis Gratton. Le genre masculin devient la chose risible. L’homme québécois est un insignifiant, un perdant, un quasi-crétin, ce qui se vérifiera ad nauseum dans «Les Boys» et autres déclinaisons.

Martin DrainvilleLes années quatre-vingt-dix donnent notamment un film très révélateur, «Louis 19» de Michel Poulette, précurseur de ce que va devenir la téléréalité. Le cinéma américain en fera un remake, à cette différence près que le rôle joué au Québec par Martin Drainville est défendu aux États-Unis par Matthew McConaughey !Nous avons choisi un physique «méga-ordinaire», très Monsieur tout-le-monde, quand les Américains choisiront, pour la même histoire, un acteur aux allures de top-model ! La juxtaposition de ces deux images en dit beaucoup sur ce que nous sommes.

Puis les années 2000 vont accoucher de «La grande séduction», qu’on verra bientôt en anglais, ainsi que «Starbuck», reproduit aux États-Unis, en France et jusqu’à Bollywood ! Comme les comédies des années soixante-dix, «La grande séduction» adopte, face à l’économie, le point de vue des moins nantis et vante leur ingéniosité.

Dans ce voyage historique que vous proposez en revisitant le cinéma québécois «comique», y a t-il des thèmes récurrents ?

Il y a une «patte» québécoise. On écrit des scénarios qui ont des thématiques propres à ce que nous sommes. La question des enfants, par exemple. En avoir ou pas ? De «Maman last call» à «L’horloge biologique», c’est une forme d’obsession liée à notre survie en tant que peuple et «Starbuck» constitue à cet égard une forme d’apothéose. David Wozniak ne veut pas d’enfants et il finit par en avoir 533 !

Il y aussi la langue. On rit régulièrement des Québécois qui s’expriment mal en anglais. Un francophone qui ne peut aligner trois mots d’anglais déclenche un rire assuré. On ne s’en lasse pas. C’était vrai il y a quarante ans, c’est encore comme ça aujourd’hui. On rit aussi de celui qui s’exprime mal, qui manque de vocabulaire. Comme en politique, la question linguistique est continuellement inscrite dans la comédie. On se moque également – encore et toujours – des élites. Le patron est ridicule, le policier épais, la petite bourgeoisie prétentieuse… Bref on adopte le point de vue des «petits».

Et puis il y a le clergé que l’on tourne en dérision dans «Seul ou avec d’autres». Gilles Carle a trouvé là une source d’inspiration. Aujourd’hui, on pourrait croire qu’on «tire sur l’ambulance» puisque le clergé n’a plus le même pouvoir, mais on finit par croire qu’en réalité, rien n’a vraiment été réglé collectivement. Il reste des traces de ce courant, notamment dans « C’tà ton tour Laura Cadieux», «French Immersion» et «Je me souviens», et ça me fascine.

Existe-t-il des ouvrages équivalents pour d’autres cinématographies ?

Peut-être y a-t-il des thèses universitaires. Pour ma part, je m’adresse à une large audience qui déborde du public cinéphile. Le corpus peut paraître impressionnant – au final, j’aurai revu entre 160 et 170 comédies ou comédies dramatiques –, mais j’ai de la chance. Imaginez si je devais essayer de faire tenir toutes les comédies italiennes dans un seul livre !

 

DE QUI SE MOQUE-T-ON ? : EXTRAIT

 

« Un corps de gars, ça me répugne. Je me lave et j’ai de la misère à regarder en bas. » Ce manque affligeant d’estime de soi vient de Paul, l’un des personnages de Sans dessein. Dans les comédies québécoises, lorsqu’on veut diminuer un homme, on s’en prend à son sexe. Zone sensible. Les coups sous la ceinture envoient plus d’un mâle au tapis. Dans Le sphinx, Suzanne, venimeuse, n’y va pas par quatre chemins : « T’es juste une queue. Une queue pas de couilles en plus. » Tony, le patron du bar de danseuses autour duquel s’organise le film de Louis Saïa, frappe énergiquement au même endroit : « C’est quoi le problème avec toi, c’est à cause que ta graine est trop petite ? » Dans Les Boys 3, lorsque les joueurs affrontent une équipe féminine, l’une des joueuses de hockey universitaire demande au gardien qu’elle cherche à déjouer : « Ça se peux-tu que tu aies un petite faiblesse entre les deux jambes ? » Beaucoup plus violente, Michelle, dans Nuit de noces, vise l’entre-jambes du futur mari de sa meilleure amie : « Tu mérites juste d’être castré avec un ouvre-boîte rouillé ! » La réplique aurait-elle paru aussi amusante s’il s’était agi d’une menace d’excision ? On trouve un plaisir particulier à piétiner les hommes. À force, il arrive même qu’un candidat à l’émasculation plie l’échine sans demander son reste comme le fait Pierre-Alexandre dans Ma tante Aline : « C’est correct, j’ai mis mes couilles sur la table. T’avais parfaitement le droit de les frapper à grands coups de pied. »

 

La situation s’aggrave lorsque la performance sexuelle d’un homme est défaillante. Sa débâcle devient aussitôt prétexte à comédie comme dans La pomme la queue et les pépins où un jeune marié, loin de se montrer fougueux aux premières heures de sa vie conjugale, souffre de problèmes érectiles. Certaines femmes sont impitoyables lorsque la virilité vacille. C’est le cas de Johanne dans Les dangereux. Elle prend un malin plaisir à rafraîchir la mémoire de celui dont elle a divorcé : « Tout à l’heure, j’ai vu une annonce de Viagra pis je sais pas pourquoi, ça m’a fait penser à toi. » Le malheureux taureau de Cruising Bar n’a guère droit à plus de compassion : une femme compare son sexe à de la pâte à modeler ! Enfin, dans J’en suis, lorsque Maude constate que son mari ne bande pas, elle se contente de lui dire, dépitée : « C’est bien mou ! » Après avoir mis sa panne de désir sur le compte de l’émotion, Dominique, confus quant à son orientation sexuelle, s’ouvre à sa mère. Elle ne fait rien pour le rassurer : « Tu sauras que la vraie puissance sexuelle est du côté de la femme, pas de votre pauvre pénis qu’il faut caresser sans arrêt pour lui arracher son petit trésor. » Jusque-là à genoux, l’homme est maintenant au plancher !

 

Michel Coulombe a publié plusieurs livres d’entretien 

(Denys Arcand, Jean Beaudin, Gilles Carle). Il est le co-auteur des quatre éditions du «dictionnaire du cinéma québécois» et a réalisé le documentaire «Octos dynamos». 

Laisser un commentaire